« Il n’est pas seulement précieux que deux êtres se reconnaissent, il est essentiel qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs pour qu’ils soient unis face aux orages. Combien de gens se seront-ils manqués pour n’avoir pas eu le temps de s’habituer l’un à l’autre? Avant que deux êtres aient le droit d’être malheureux ensemble, il leur faut avoir connu la félicité ensemble et en avoir en commun un souvenir sacré qui maintienne un même sourire sur leurs lèvres et une même nostalgie dans leurs âmes. »
Rainer Maria Rilke - Lettres à Lou-Andreas Salomé
Riff Reb’s pour son adaptation du Loup des mers de Jack London.
Pour mon loup des mers.
Avoir une idée d’ombre
et d’absolu pardon
comme l’Adolescent
qui voit la fin du monde
Errer dans l’océan du vide,
âme vagabonde
Devenir Ange noir
au dernier échelon
Avoir une idée d’ombre
et d’étreinte éternelle
au son du grand clocher,
au son d’un violon
Partir le soir venu,
et sans raisons
Quand l’égoût s’éclaircit,
au fond de la ruelle
Avoir une idée d’ombre,
s’évaporer au loin
comme une goutte acide
et devenir quelqu’un d’autre
Winston Perez
J’espère que mon cœur tiendra, sans craquelures
L’arbre est devant la maison, un géant dans le lumière d’automne. Vous êtes dans la maison, près de la fenêtre, vous lui tournez le dos. Vous ne vous retournez pas pour vérifier s’il est bien toujours là – on ne sait jamais avec ceux qu’on aime : vous négligez de les regarder un instant, et l’instant suivant ils ont disparu ou se sont assombris. Même les arbres ont leurs fugues, leurs humeurs infidèles. Mais celui-là, vous êtes sûr de lui, sûr de sa présence éclairante. Cet arbre est depuis peu de vos amis. Vous reconnaissez vos amis à ce qu’ils ne vous empêchent pas d’être seul, à ce qu’ils éclairent votre solitude sans l’interrompre. Oui, c’est à ça que vous reconnaissez l’amitié d’un homme, d’une femme ou d’un arbre comme celui-ci, gigantesque et discret.
…
Christian Bobin - L’inespérée
Au sein de mille fureurs ordinaires
quand le tambour fait effort
quand la nuit tient les yeux
et met en bouche un goût de plomb
où trouver la forme humaine et pure
qui serait comme le corps
d’une femme insoumise?
il y a si peu de nous-mêmes
dans l’ailleurs silencieux d’une joie
pourquoi faut-il que nous suivions
chiens maigres
ces simulacres de fêtes
comme font dans les bars
les ombres passantes
qu’un vin assèche mieux que le sel?
on se défait de soi-même
comme d’une maladie
on a le geste vide du vent
dans la neige
poussière poussière sans possible
et nous rêvons gorge coupée
devant le chant muet des choses
car tout chante hors de nous
sous la syntaxe aisée des nuages
Jean-Pierre Siméon, in Vers la dormeuse aux yeux clairs, dans Fresque peinte sur un mur obscur.
La grande amour que vous m’aviez donnée
Le vent des jours a rompu ses rayons-
Où fut la flamme, où fut la destinée
Où nous étions, où par la main serrée
Nous nous tenions
Mais le futur dont vous attendez vivre
Est moins présent que le bien disparu.
Toute vendange à la fin qu’il vous livre
Vous la boirez sans pouvoir être qu’
IVRE DU VIN PERDU.
Catherine Pozzi, dans son JOURNAL DE JEUNESSE, lettres adressées à Paul VALERY.
Ce poème “Vale” qu’elle écrivit et souhaita ne voir publié qu’après sa mort fut composé en 1926, et préfigure sa rupture avec Paul Valéry.
Heureux celui qui devient sourd
Au chant s’il n’est de son amour
Aveugle au jour d’après son jour
Ses yeux sur toi seule fermés
Heureux celui qui meurt d’aimer
Louis ARAGON.
Pour mon loup, qui aime tant Aragon.
Snow Patrol - Open your eyes -
C’était un rendez-vous, court-métrage Claude Lelouch rejoint sa femme, Montmartre. Superbe vidéo.
Dans le crépuscule fané
Où plusieurs amours se bousculent
Ton souvenir gît enchaîné
Loin de nos ombres qui reculent
Ô mains qu’enchaîne la mémoire
Et brûlantes comme un bûcher
Où le dernier des phénix noire
Perfection vient se jucher
La chaîne s’use maille à maille
Ton souvenir riant de nous
S’enfuir l’entends-tu qui nous raille
Et je retombe à tes genoux
Le soir tombe et dans le jardin
Elles racontent des histoires
À la nuit qui non sans dédain
Répand leurs chevelures noires
Petits enfants petits enfants
Vos ailes se sont envolées
Mais rose toi qui te défends
Perds tes odeurs inégalées
Car voici l’heure du larcin
De plumes de fleurs et de tresses
Cueillez le jet d’eau du bassin
Dont les roses sont les maîtresses
Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Et des dédains et du soupçon
Le paysage est fait de toiles
Il coule un faux fleuve de sang
Et sous l’arbre fleuri d’étoiles
Un clown est l’unique passant
Un froid rayon poudroie et joue
Sur les décors et sur ta joue
Un coup de revolver un cri
Dans l’ombre un portrait a souri
La vitre du cadre est brisée
Un air qu’on ne peut définir
Hésite entre son et pensée
Entre avenir et souvenir
Ô ma jeunesse abandonnée
Comme une guirlande fanée
Voici que s’en vient la saison
Des regrets et de la raison
Apollinaire
…
C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
N’a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
Se multipliant comme un cortège de loups
Et se pendant après mon sort qu’il ensanglante !
…
Verlaine
- Tu m’aimes ?
- Je t’aime.
- Tu m’aimes vraiment ?
- Je t’aime vraiment.
- Tu n’aimes que moi ?
- Je n’aime que toi.
- Tu es toute à moi ?
- Toute à toi.
Des choses qui se disent entre un homme et une femme. Même quand ceux-ci ont assez vécu pour savoir qu’elles ne signifient rien, que ces mots ont été dits déjà des milliers de fois. Et que, même si elles sont vraies, de telles paroles sont faites seulement pour la nuit où elles se perdent.
P. Forest.